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Clément BRUN (8 février 1844 à Châtel, Maurienne, Savoie – 6 avril 1921 à Chambéry)
J’ai connu la vie de Clément Brun, nom plutôt commun mais inconnu du grand public et des livres d’histoire, par ses carnets de vie intitulés Trois plumes au chapeau. C’est vers la fin de son existence que cet homme prend la plume pour se raconter, sans orgueil juste pour ses descendants qui souhaitaient le connaître. Plus tard, ceux-ci se chargèrent de publier ce carnet, à La Fontaine de Siloé, pour ceux qui connaissent, carnet qui devint un nouvel exemplaire de la littérature dite savoyarde.
Clément était un petit paysan mauriennais, sixième enfant d’une famille qui en comptera huit. Famille nombreuse est équivalente à famille pauvre à cette époque. En effet, les paysans vivent avec ce qu’ils arrivent à produire dans les terres peu hospitalières de Savoie. Et de ses montagnes. Mais Clément Brun se dresse un autre destin : il veut devenir instituteur. Les instituteurs ce sont les hommes et les femmes qui viennent de villages en villages, employés le temps d’une saison, souvent l’hiver, par monsieur le maire, mais le plus souvent choisi par monsieur le curé. Quand à la mort de son père, les frères du jeune garçon ne veulent plus payer pour sa formation, Clément s’endette pour rester à l’Ecole Normale d’Albertville en 1863. Maudite dette ! Quand chassé du premier village où il enseigne par le curé car il a épousé mademoiselle l’institutrice Sylvie Thomasset, le malheur s’abat sur sa petite famille. Acculés par la misère, ils fuient Valloires, village très pauvre, et perdent en chemin leurs deux premiers fils. Clément et son épouse finiront par retrouver une vie plus calme et l’homme continuera son métier. Ce sont les jours que M. Brun appellera les « jours meilleurs ». Finissant sa carrière, il retourne dans son village natal à Châtel, où il devient le maire de la commune. Inquiet par la première guerre mondiale, il se met à écrire, soulagé du retour de ses petits-fils, conscient qu’une époque se termine.
Si je vous parle de Clément Brun, c’est que c’était un homme ouvert sur son époque, conscient de la réalité des choses qui l’entourait. Par ses yeux, on découvre la vie des paysans savoyards dans la deuxième moitié du 19ème siècle ou encore l’annexion de la Savoie à la France de Napoléon III en 1860. « Et quand apparaît le drapeau tricolore, ce drapeau qu’on n’a pas revu depuis 1815, ce sont des vivats ininterrompus. Les hommes, les jeunes gens et moi-même au premier rang, nous nous chargeons de vin, de victuailles et courons à la ville où les soldats vont bivouaquer. On les embrasse, on les gave ; eux-mêmes sont tout surpris et tout émus de retrouver presque des compatriotes dans ce prolongement de la France », écrit-il. « Ainsi se terminèrent les 835 ans de l’histoire d’un pays fier de son indépendance et qui, plutôt que de suivre ses princes ambitieux sur un autre versant, préféra se donner volontairement à la grande nation amie. Nouveaux Français, les Savoyards devaient être toujours dans les heures tragiques les ardents défenseurs de la nouvelle patrie ». Républicain convaincu, Clément Brun n’est pas athée, ni anticlérical, mais sincèrement laïc. L’incident survenu à Modane, son premier poste, le marqua à jamais. Il fut obligé de « laisser un jeune protestant grelotter devant la porte durant les leçons de catéchisme ». Sa vigilante laïcité date sans doute de là. Se battant contre les curés qui n’apprécient pas la diminution de leur pouvoir, Clément a su imposer la « séparation des pouvoirs » entre le maire, l’instituteur et le curé.
Il dessine l’avenir de cette République éclaboussée par les scandales « Le mot républicain ne serait-il plus synonyme de droiture et de sincérité ? ». Il contemple le changement : « au cours de cette fin de carrière, j’ai vu dans le domaine industriel et économique se réaliser des choses étonnantes. J’ai vu les automobiles commencer à parcourir les routes, les avions sillonner le ciel, j’ai vu les machines de toute espèce remplacer peu à peu la main d’œuvre ». Il s’inquiète pour l’avenir au lendemain de la guerre, « on signe la paix. Hélas ! Elle me paraît boiteuse, pleine de piges et d’imprévoyances qui pourraient bien amener une autre catastrophe ».
Oui, par de nombreux côtés, Clément Brun est un homme moderne et lucide, qui rend hommage à la profession des instituteurs qu’il considère comme le ciment de la République et à sa région de Savoie, dure, impitoyable et tellement belle. |